Poids lourds de l’histoire.

L'Eternel retour.jpgLes secrets d’alcôve restent un capital à protéger, voire à cultiver comme horticulteur, éviter qu’un moi ne se dégonfle dans un déballage coûteux. Les penchants inavouables concernent un rapport à cette terre énigmatique, ce parc insolite qui s’appelle son corps. Dans un but thérapeutique, ambiance culturelle oblige, ils sont révélés en cas de névrose au religieux du confessionnal, parfois étalés sur le divan d’un confesseur laïque ou en dernier recours portés à la connaissance du divin, le maître de l’ultra-monde. Avec le résultat pitoyable d’un sujet qui ne peut plus que se déplaire à soi-même, à moins de se réconforter dans une secte.
Un voisin, coiffeur et confident des vieilles dames, affichant une homosexualité franche et joyeuse, avec un amour immodéré pour son fils spirituel, un petit caniche de luxe, m’avouait que finalement il n’y avait que deux choses qui devaient rester du domaine strictement privé : le montant de son compte en banque et ce que l’on faisait au lit. Voilà un résumé d’une politique à tenir tel une feuille de route concise. Un principe directeur pour filtrer par une censure efficace ce que l’on peut dire et taire en public. Le secret d’une bonne autocensure car tout prochain n’est pas un auditeur digne.
Ce que ce coiffeur a oublié de dire, c’est une troisième chose à ne pas révéler sauf si l’on dispose d’une garde personnelle contre un jugement d’autrui destructeur : parler du trouble provoqué par l’ambiance anti-démocratique des aphorismes de Nietzsche. Risque d’ apparition d’un malaise si l’on parcourt en solitaire dans une chambre de bonne mansardée une œuvre qui vous prend à la gorge. Y a-t-il là une séduction malsaine qui crée une étrange certitude, analogue à la levée d’un refoulement ? Je dirais oui. On soulève en effet une plaque d’égout où dans l’obscurité l’on entend le roulement de tambours des pulsions et de leur capacité de bouleverser et d’empester la quiétude du quotidien. Il faut confirmer et préciser les choses à ce sujet. Lire cet auteur par temps de pluie revient à croquer des pralines à la dynamite. A croire qu’il existe en nous une forêt luxuriante aux parfums alléchants, des musiques qui incitent à rêver de marches militaires pour ressusciter l’Empire austro-hongrois ou pire. Afficher d’être séduit par ce philosophe peut vous amener à une mise en quarantaine par les psychologues de toute obédience. Pris en flagrant délit de « délire narcissique », on sera forcé de quitter le troupeau des idées reçues. L’ombre d’un surhomme pourrait obscurcir l’avenir de la démocratie.
La description d’une poussée pulsionnelle et la satisfaction d’un désir du corps est maintenant du domaine public depuis Freud, affaire classée. Mais la raison obscure pour être séduit par quelqu’un qui se prenait pour l’Antéchrist à la fin du XIXe siècle reste à éclairer. Un personnage infréquentable, casier judiciaire moral chargé, diffuse une ambiance philosophique au parfum attirant comme une belle de nuit à la tenue provocante. Un sympathisant de Nietzsche, Eric Blondel, vous conseillera de commencer par lire Aurore. Il me semble qu’il a raison. Un jardin avec de merveilleuses roses protégées par des épines raffinées, un rêve de botaniste curieux. Si l’on est un habitué des univers freudiens où trône Moise avec les tables de la Loi alors vient le risque d’une panique intellectuelle, prendre froid et tousser pour expectorer les images que l’on se fait de soi et des autres. Un jardin pour analystes, bien cloîtré par les certitudes freudiennes, verra soudain son grillage traversé par la poussée de tiges vigoureuses, les ronces du soupçon, d’un vert éclatant au soleil. Que nous dit la puissance de cette végétation envahissante ? Une nouvelle morale vient au galop, fait signe. Une vision des choses par delà le Bien et le Mal. L’instantanée putréfaction du sens de la moralité, l’écroulement de l’idolâtrie du travail et la révélation du mensonge et des faux semblants que véhicule l’âme des prêtres deviennent des signes qu’on est affecté, soulagé par l’approche d’un autre avenir. La morale des troupeaux est mise sur la sellette. A force de s’être pris pour un sujet décentré en manque d’un objet fondamental on est soudain déséquilibré, plongé dans une fournaise glaciale de solitude aristocratique. Soutenu par l’apologie d’un soi fort et altier, sensation quasi inabordable pour le commun des mortels. Fréquenter Nietzsche , cet écrivain iconoclaste, certains diront dépassé, est une démarche pleine de risques. Oser cesser de croire au dualisme du corps et de l’esprit est une première condition de lecture. Le bonheur de ne plus dépendre d’une opinion, être enfin capable d’évaluer celle-ci, signe alors l’arrivée d’un air pur de haute montagne et vous tend ses bras. Le continent inconnu devenu visible c’est le corps et dont notre intelligence n’est qu’une conséquence et non le couronnement. Ce rôle du corps, cet en-soi d’un organisme, équivalent au noumène kantien, est enfin reconnu comme un fondement au milieu de nulle part, le siège inquiétant de l’univers des pulsions et fantasmes. Le défi, comment en devenir le jardinier ? Pour comprendre il faut repartir de Freud et de son interprétation de l’univers de la névrose en terme de libido et de refoulement. Qu’est-ce qu’on en fait de ce savoir qui court maintenant les rues, qui semble devenu banal ? Ici, Nietzsche fait la différence. On tente un autre déchiffrage du domaine des passions et de l’esthétique qui en découle, puisque l’on a affaire à un texte inconnu, soit nous-même. On ne dompte plus une pulsion avec l’aide de la Loi bridée par le désir. Le calme apollinien de la raison devient un fétu de paille dans un tourbillon dionysiaque. Alors l’univers musical peut entrer en jeu, révéler son pouvoir ; le pulsionnel parle sans la contrainte des mots. Cultiver un nouveau jardin botanique, créer une serre de plantes rares avec une ivresse dite narcissique par les mauvaises langues.
Il faut partir de son présent vécu. Comment se promener dans un marécage attirant rempli d’une faune peu commune, protégée par une mangrove, des lianes qui jouent le rôle d’une censure ? Remettre en question toutes les idées reçues. Ne pas cesser d’ausculter, d’évaluer les théories du sujet qui ont cours sur le marché des valeurs, ces nouvelles dictatures du savoir théorique, en faire la généalogie. Démonter les jeux pervers d’un transfert interminable. Parfois il suffit de visiter les souterrains de la modernité pour avoir une meilleure vue sur son propre labyrinthe, visiter chaque niche philosophique, apprendre à lire, saisir le fil conducteur des interrogations qui existent depuis l’antiquité.
Revenir à l’initial pour comprendre la maladie d’un présent inconfortable, le nœud de l’affaire. Nietzsche et Freud ont été des audacieux explorateurs d’un univers complètement amoral. On ne peut approcher ce domaine que par des métaphores, au-delà, le langage n’a pas droit de séjour. Il faut être naïf pour croire à la puissance infinie des mots. Ceux-ci sont comme des limaces qui se traînent avec des traces glaireuses, elles glissent par temps de pluie pour donner du sens à la réalité, elles sortent des caves de l’immeuble de la culture, chassées par la montées des eaux d’un inconscient à peine nommable. Freud appelait ce lieu le Ca et Nietzsche a vu dans ces eaux troubles, vertes et noires où plongent les piliers d’une civilisation, un étrange bouillonnement appelé Volonté de puissance. A chacun son interprétation. Cette zone au contenu inquiétant met en échec tout essai de normalisation culturelle.
Une analogie étrange, une idée vient frapper à la porte, surgie d’un inconscient. Le domaine des pulsions peut soudain, suite à une métamorphose onirique, se présenter, se donner à lire de manière indirecte, prendre corps, devenir une représentation où les mots sont persona non grata. Pour ce faire ressuscitons une valse du temps jadis, Morgen Blätter de Johan Strauss. Cette musique révèle une puissance fondamentale, accompagne la danse des acteurs, initie au beau style avec le secret d’un rythme bien accordé, en résonance avec le corps. La violence d’une douceur incomparable, en cette fin du XIXe siècle, grâce à ce compositeur, vous ouvre la double-porte de votre présent , celui de l’aujourd’hui et du maintenant, des minutes qui vont suivre. Dans une salle de bal, alors vous voyez un spectacle grandiose, la scène d’un ballet. Smoking et balancement de tissus roses sont de rigueur, s’entrelacent, élégance des pas de danse sous des plafonds aux moulures dorées. Vient une découverte qui vient à son heure. Regard flottant puis être intrigué, voir aux murs des tableaux aux motifs rares. Une ambiance inattendue de musée vous prend de court. Avec chaque toile, ce ne sont pas des images mais une collection de mots et de phrases séchées, épinglées sur un fond de liège comme de vulgaires coléoptères, qui vous capture. Une panoplie de discours anciens. Vous avec compris que les mots ne sont là que pour interpréter les choses et non les vivre.
Mais il faut continuer à explorer le labyrinthe qu’est son existence. Au cœur d’une architecture philosophique vient une révélation, Libido et Volonté de puissance tournent comme les pâles d’un ventilateur par temps chaud autour de l’axe de la réalité. Le bruit de fond des battements d’ailes de la névrose et du nihilisme à de quoi inquiéter. L’on ose se livrer à une expérience de laboratoire qu’exige une situation contemporaine, ce chaos mondialisé énigmatique. Mise en présence de Freud et de Nietzsche, leurs concepts philosophiques seront mélangés par curiosité, puis mis dans un four à haute température intellectuelle. Viendra un résultat étrange, la solution imprévue d’une équation : les théorèmes sur la sexualité de Freud me sont devenus désuètes. Un secret ignoré par Freud lui-même, il ne pouvait pas avoir de successeur, la charge de sa découverte était trop forte et se suffisait à elle-même. Mais on peut toujours fouiller le passé en archéologue pour guérir le présent. Revenons à la comparaison entre ces deux auteurs. Dans l’officine, Nietzsche sort grandi de cette expérience sur la chimie des idées. Il a fait face aux interrogatoires des enquêteurs. Résisté à l’inquisition anti-narcissique dont parle Peter Sloterdijk à propos de St Augustin. On peut être foudroyé par une évidence qui pourrait être de mauvais goût : Freud était en fait un génie de la fabrication d’une nouvelle mythologie sexuelle. Des histoires d’alcôve pour dompter des lions en chambre. Mais les rhapsodies et broderies sur l’horreur et les ravages de l’auto-érotisme ne sont plus mon quotidien théorique. Je n’arrive plus à comprendre en quoi consistait son pouvoir de séduction. La supposition de causes cachées à découvrir dans une scène primitive, ou une histoire oubliée n’est plus au menu. Mais n’allons pas trop vite pour conclure. Grâce à la paternité de Schopenhauer, Freud aura pu pourtant élaborer de manière géniale, comme médecin des âmes, son idée d’une censure et d’un refoulement pulsionnel. Pour ma part, actuellement, ce sont les seuls concepts flottants rescapés du naufrage de son édifice théorique supposé calmer le décentrement d’un patient en traitement.
Fin de la visite des fondements de la culture actuelle. Reste une interrogation. Que faire sur une île déserte en compagnie de Nietzsche ? Oser se forger une esthétique de vie à partir du continent de son corps ? Prendre le large certainement. Quelque chose reste dans l’ombre dans toute cette histoire. Un monument essentiel n’est pas visible, celui du Temps qui est compté. Il contient, cela reste obscur, un autre genre d’espace, où se trouve un escalator dont les marches sont les événements d’un présent non contaminé par les grimaces du passé et les terreurs de l’avenir. Est-ce la sortie du labyrinthe ? Le quotidien est-il recouvert par le voile d’Isis ? Il faut pouvoir évaluer la valeur d’une interprétation de la réalité, Peut-on considérer la sidération causée par le chaos moderne comme un masque digne d’une nouvelle lecture ?
Bruno Goidts août 2016