Dessiner des navires.

Réminiscece13aUne  suite de dessins pourrait s’appeler bateaux en feu, réalisés au Bic  noir avec quelques touches bleutées pour en accentuer  la profondeur. Ce serait une  manière  de  faire  violence  au  passé  figé, oser une transgression, pouvoir profaner une tombe en toute impunité, déterrer des restes de   souvenirs, exhumer un moi disparu. Un  acte  semblable à l’exécution d’un  chien  malade attaché  à  un  arbre,  au  moyen  d’un  petit  Beretta   automatique  6.35  à l’esthétique italienne de qualité. Avec le thème des bateaux, il s’agit de s’approcher de l’événement d’une histoire particulière, la mienne. Traduire par un travail de seconde main ce qui fut l’insupportable. Traverser  à  pied,  en   historien, une  mer aux vagues définitivement gelées. La tempête d’autrefois ne peut plus être relatée en termes d’émotions, autant deviner l’atmosphère d’une bataille antique dans un tableau de maître du XIXe siècle. La visite de ce lieu temporel, aux environs de 1950, débouche sur une béante amnésie. Une promenade au bord d’un gouffre où s’entassent, peu visibles, des débris de jouets imaginaires. Retrouver par le dessin un déclic, un choc qui permettrait la remémoration exacte des objets perdus est analogue à la recherche de photos souvenirs. Des jouets en balsa, un cargo, un destroyer, un croiseur peint en gris clair avec des chiffres noirs à l’avant se refusent à une vision claire. De cela il ne reste que des mots, pas des images exactes, elles sont prisonnières de la puissance d’un passé éternel et souverain.  Faire coïncider l’image d’aujourd’hui avec ce qui a été brûlé jadis semble un défi redoutable. Décongeler un cadavre pris dans la glace. Retrouver les caractéristiques de ces navires : cheminées, ancres, passerelles et accessoires divers. Du coup, s’intéresser à l’architecture navale. Difficile de reconstituer une scène de crime. Faire revenir une émotion à partir de ce que l’on reproduit par artifice, rêver de l’ajustement d’un dessin avec  un  réel  du passé qui  se  dérobe. Chaque coup de Bic tente de reprendre pied dans les archives de l’histoire, ouvrir les portes d’un labyrinthe. Les corrections au Tipp-Ex tiennent de l’habileté du pyrograveur : donner, créer une évocation puissante, faire surgir une image sidérante et indélébile qui ressuscite une émotion perdue ou prisonnière. Hallucinantes volutes de fumée d’un incendie oublié. Supposition de l’odeur âcre d’un parfum noir, révulsif, dense comme du goudron brûlant. Dans les décombres drapés de la suie d’un autodafé purificateur, voir les traces d’un accélérant criminel, familier aux enquêteurs, soit l’exercice d’une impardonnable volonté de destruction.  Ce  sera la preuve qu’on aura créé par la force un futur nouveau pour un jeune adolescent condamné à la passivité. Spectateur forcé de la destruction d’un lieu où certains objets étaient tout pour lui.  Ressemble aux conséquence d’un viol dans une sacristie.    Il y eut une volonté de punir une éventuelle tentation de détenir le monopole de certains jouets. Ce n’est qu’une hypothèse parmi d’autres des motivations d’une punition. Dans la manière d’y parvenir, en brûlant le tout, jouets, livres et albums d’images, se glisse un étrange passager, invisible mais efficace. Il commande en fait l’exécution de la peine.  La sentence est exécutée en public, dans un jardin, punition exemplaire. Lieu de la scène, un ghetto villageois reculé. L’événement, abattre quelqu’un de sang froid au Lüger canon de marine. Cession et assassinat sauvage de son  intime constitution de gosse, à contretemps du désirable, attaché à un poteau d’exécution. Un dessein parental fou. Une  voix impersonnelle, surgie  du  fond   des   âges, cette véritable commanditaire d’une   pédagogie   corrective, avait trouvé  son complice, le père. L’accomplissement d’un rite dépassant son auteur, ce qui ne cesse de s’écrire. La transmission de l’Obscure chose familiale. Partition d’une inoubliable orchestration éducative où passe un inaudible  Heil Hitler…C’est la rencontre de la jouissance de l’Autre implacable. Puis le dépôt d’une couronne mortuaire de flammes noires de haine.   Ciel  vert-de-gris, lacéré par  des  éclairs  assourdissants, le silence travaille. Cession castratrice obligée, éternelle de jouets magnifiques, uniques. Le dessin rabote ce roc du non réalisé, mémorial en granit funèbre poli par l’oubli forcé. Le Bic n’effleure qu’un décor, l’amnésie persiste. Il traite l’illisible, ce qui ne se comprend pas. Traverser ce qui se dérobe, toucher ce lieu défendu par une  intraitable  aporie  logique. Voir et subir ne peuvent coïncider,  c’est l’un ou l’autre. La violence calculée  des  traces noires et bleutées du trait donne une nouvelle chance à l’expression, l’événement initial perd de sa nocivité, un point de vue insituable se révèle. Conséquence, une allumette aura suffit à en finir avec l’idée de la fonction paternelle. Mise à sac de tout univers religieux possible, ce que l’éducateur n’avait pas prévu. Ambiance perverse, aspergée de cendres. Un  dessin peut précéder, rendre  inutile   toute  réécriture ou interprétation d’une histoire.

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