Le fossoyeur.

 

Fossoyeur de la reine Marie Stuart
Le fossoyeur

Nouvelle donne. Une fantastique énergie, une volonté se dégage d’un  lieu inconnu depuis l’assassinat de  tout espoir d’être pris en charge par une galerie d’art. Dessiner c’est se battre avec la terreur de ne pas oser s’exprimer. Ne pas attendre le bon vouloir d’une puissance étrangère. Montrer ce que les mots hésitent à dire. Terrasser cette saloperie qui nous gouverne, le regard accusateur du moraliste. Entraîne une grande liberté d’action. Mieux cerner ce que sont les formes délétères des autres imaginaires. Soit l’image des religieux  et d’autres censeurs en exercice. Un nouveau dessin dont l’idée était ancienne à été mise au propre, elle est intitulée « Le fossoyeur de la reine Marie-Stuart ». Sujet d’épouvante quand j’étais gosse, événement historique lié à une décapitation.

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Aviation.

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L’usage d’un avion pour un acte terroriste est cause d’un effroi qui pousse à tenter l’impossible, faire un dessin. Dessiner un vertige devant l’horreur. Grâce au Bic on peut essayer de faire surgir une ambiance, un souvenir, un raccourci. Montrer ce qui ne peut se dire. Créer une suite de dessins tel un nouveau chemin dans une  forêt où les mots ont déclarés forfait.

Dessins de Francis Goidts

 

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Présentation.

Il est extrêmement de difficile d’écrire sur un frère plus jeune quelque chose d’intéressant à propos des ses dessins d’enfance. Essayons. C’est revenir aux années soixante, reprendre pied  dans  le contexte culturel de l’époque où je  fréquentais comme élève céramiste  l’école de Métiers d’art de l’abbaye de Maredsous. Se promener dans ce qu’on appelle son histoire. Les moines bénédictins  étaient, une grande chance, plutôt ouverts au monde, encourageaient la curiosité intellectuelle. Contrairement à une idée reçue sur le rigorisme du catholicisme. Un contraste avec la brume étrange de l’obscurantisme parental. Celui-ci consistait en un patchwork parcouru par des pulsions destructrices mêlées à de la créativité. Dans ce nouveau milieu scolaire des humanités artistiques, parallèlement au programme, des monuments culturels et philosophiques, issus du XIX siècle,  attendaient les élèves curieux en instance de révolte. Avec  la rencontre d’auteurs tel que Freud, Marx ou Rimbaud une guerre  était déclarée de ma part  contre le  monde « ancien » du père dont les repères  étaient symbolisés par des écrivains tel que Paul Claudel, Jacques Maritain et autres Léon Bloy.  Ces nouvelles lectures  ne pouvait qu’alimenter un antagonisme, pousser au  paroxysme une  révolte contre l’autorité paternelle. Et ce nouveau monde  je le découvrais dans le feu d’une adolescence tourmentée,  m’éloignant de lui, suscitant la racine d’une incompréhension définitive. Je ne pouvais pourtant deviner que j’étais devenu malgré moi-même porteur d’une idée discutable, voire fausse, d’une variante d’un père humilié. D’où me venait cette envie de protéger ce que je considérais comme un trésor artistique? Ma démarche,sauvegarder des dessins d’enfant, analogue à un conservateur du musée familial, pouvait être suspectée, sous tendue  par une motivation obscure, intéressée. L’idée fondamentale était de protéger ce  travail d’un frère de la destruction et de l’oubli. Empêcher que cela fusse brûlé ou mis à la poubelle. Qu’on ne puisse effacer les traces d’un  dérèglement familial.  Sauvegarder l’exposition d’ un nœud psychologique par quelques traits de crayon couleur, bousculant  un ordre bourgeois qui semblait immuable. Donc  mon frère, un gamin de 10 ans, dans le cadre d’une étroite cuisine, pratiquait   une expression artistique temporaire propre aux gosses, aux résonances affectives profondes. Témoin halluciné d’une ambiance familiale qui le dépasse. Virtuose de l’étalage de thèmes explicites sur le mystère de  l’assemblage frelaté d’un couple parental. Destin de nombreux couples. Son travail était possible grâce à l’emploi soutenu de  couleurs crues. Un but me préoccupait, montrer, issue d’un  ravage,  la créativité en dehors de tout académisme, surgie d’un  désordre mental stimulant. Mettre des dessins à l’abri malgré le risque de la haine de proches enlisés dans le conformisme, soucieux de protéger leur  respectabilité. Pour eux, il ne pouvait être question de montrer au public une œuvre diabolique, proche d’un délire, cela devait rester du linge sale à laver en famille.

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Revenons à cette époque soit les environs de 1960. En pleine désordre familial  ces dessins me sont apparus, dans ma propre crise, comme une aubaine inespérée pour démontrer la pathologie du père, de mon point de vue bien sûr. L’influence de Freud, cet auteur honni dans la famille, me donnait des armes pour une soudaine compréhension accusatrice. Sa mythologie de l’univers des pulsions me semblait clarifier les subjectivités de chacun. Il apportait la clarté d’une cause aux événements psychiques familiaux. L’interprétation du chaos devenait possible. C’était le ressort d’une supériorité culturelle en construction d’un adolescent, censée mettre à mal un vieux monde de valeurs parentales issues de l’avant guerre, baignant dans l’obscurantisme. Dans ce sens le travail de Francis avait un aspect politique dans la mesure où le jaillissement de sa créativité pouvait me  servir d’argument  à charge contre, ce que je supposais à l’époque,  être la folie paternelle, auteur des jours d’un fils dessinateur aussi doué que  dérangeant. Dans mon imaginaire, ma volonté de jouer au juge d’instruction se faisait jour, je tenais à faire savoir que le paternel aurait  transmis involontairement une chose inquiétante, un quasi délire caché comme secret.

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La genèse d’une œuvre est un événement peut se situer dans une histoire, moment  imprévisible suscité par des circonstances favorables, dont on peut faire le tour. Cela incite à y voir  une parenté avec  l’art brut voire celui des primitifs. Pourtant cette comparaison ne donnera pas accès à l’univers dont il s’agit. Une clef préétablie de compréhension fera le ratage de l’événement. Il s’agit d’entendre le puissant grondement esthétique d’un météore  aussi vite apparu que disparu. L’équivalent d’une envoûtante partition musicale.  Un témoignage inattendu de l’effet d’une ambiance familiale délétère. L’époque de ce conflit est teinté par une ambiance à couteaux tirés entre moi et le père,  avec Francis, le  jeune frère comme témoin. Il était, dans sa situation,  une éponge se gorgeant d’un drame. On n’en pas loin d’un nœud de vipères cher à François Mauriac. Donc il y a eu  éclosion d’une série de dessins uniques. D’une manière inattendue, il y eut création  d’un   rare ensemble de  croquis colorés. Une centaine. Le destin de cette collection  fut assez mouvementé et faillit même disparaître. Insérés dans le fond d’une valise, elle m’accompagnât  jusqu’en Afrique. Des documents aussi dangereux qu’une arme de poing cachée  dans un transistor  lors d’ un voyage en avion. Francis tel un journaliste relatait une atmosphère lourde, celle qui donne une teinte inédite au roman familial. Il  avait la prétention involontaire mais réelle de mettre un violent chaos en forme graphique. Tous les ingrédients de la violence psychologique étaient mis sur papier avec une  puissance pourvoyeuse  d’étranges question. Que penser face à un contenu quasi accusateur, une présentation de faits énigmatiques? Mise en scène d’une tension affective extrême. Sensations de rêves non censurés, parfaitement transcrits.  Contenu latent soudain visible, dont je laisse au spectateur le soin de s’y retrouver suivant son propre regard. Il ne s’agit pas d’interpréter d’une manière sauvage, ce n’est pas le propos ici. Expliquer un contexte historique pour situer les choses ne suffit pas. On  n’enlèvera pas à ces document leur caractère d’intemporalité, ce qui est une caractéristique d’un art véritable.

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Poursuivons notre périple.  Mon frère et moi, nous fûmes unis par la haine et  la complicité grâce à des collaborations dans le domaine du livre, nous véhiculions solidaires des boulets issus d’une enfance tourmentée. Parlons brièvement de son parcours, une biographie sommaire. Son itinéraire  fût parallèle au mien avec des recoupements momentanés par des  centres d’intérêts communs et des rejets radicaux de sa part de mes  propres affinités culturelles pour des personnages dits sulfureux tels que Freud et Lacan. Ces chemins parallèles ont duré un certain nombres d’années. On aura édité des textes de chacun d’entre nous. Ce fut dans les années 1990 que débuta  une complicité nouvelle car il avait ouvert une bouquinerie à Bruxelles, Le Bon choix. Devenu lui-même éditeur, il était entouré par toute une faune  d’escrocs amateurs d’art et d’écrivains peu connus dont Jean-Baptiste Baronian. Ambiance d’un cercle littéraraire pour des élus triés sur le volet. Son âme aux recoins inquiétants lui permettait de révéler son caratère en dehors de tout scrupules. Lui-même confectionna des faux Cocteau à l’encre de Chine et des imitations de Hans Bellmer, une manière de souligner son image d’aventurier. Cette librairie était devenue un lieux sulfureux, une mélange de haute culture et des bas mercantilisme. Devenu un spécialiste de Jean Ray, derrière son bureau encombré de livres rares, d’un téléphone proche de sa bière préférée, la Chimay bleue, des collectionneurs naïfs et avides de pièces rares étaient attirés son style de vie marginal de luxe. Un expert , un génial alcoolique, capable de juger de la valeur d’un livre rare volé dans une bibliothèque polonaise et admettant qu’un vase WC non fixé de sa boutique puisse dégager une odeur d’urine pour le public,  donnant une parfum spécial au désastre de son insertion sociale.

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Prendre un risque, se mouiller. Pourquoi pas un commentaire personnel sur l’effet que peut faire le retour du passé des dessins de Francis? Les images font mouche. Il fait nuit. La porte d’entrée est fermée mais des phrases frappent à la porte. Il faut ouvrir. Quelqu’un, un oublié se fait entendre. Se rappelle à votre bon souvenir. Une censure est levée. Quelque chose, ce qui est dans l’ombre apparaît. Cela attendait, veut s’expliquer. Les dessins de Francis sont là, le passé  redevient actuel, demande des compte, quelque chose veut se résoudre pour dormir en paix. Une troupe de commentaires s’éveille. Un secret , un nœud, un ombilic s’éclaire, resurgit d’une histoire en voie d’oubli. C’est comme un précipité graphique dans le laboratoire de l’épouvante familiale. L’apparition, cette suite graphique pondu par un gosse démontre qu’un chaos peut  se mettre en forme, voire en formule. Il y a même une histoire, une chronologie sommaire est possible dans la suite des dessins,  à l’intérieur de sa démarche. Dans cette série d’une centaine de feuille coloriées sont visible les premiers balbutiement , des animalcules en forme de ténias qui anticipent mais de manière imprévisible  l’abstraction finales des derniers dessins, la fin du film. L’acteur principal, Francis, jouant le dernier acte de sa propre pièce. Depuis, quittant lui aussi l’enfance, il ne lui aura plus été possible de refaire ce parcours. Malgré des essais plus tard débouchant sur une abstraction étrange. L’enfance instille son propre oubli créateur. Le scénario sera, grâce à des crayons de couleurs ou de coups de pinceau, le témoignage  d’un crime, celui qui résulte d’un morcellement de la réalité, résultat de parents  accrochés à la terreur d’un  impossible conjugal.  Leur mésentente masquée par la fréquentation des jésuites ou par le tissage artisanal dans le cachot du devoir. La survie d’une mère esclave face aux colères énigmatique du maître. De tout cela Francis aura pu en extraire le suc venimeux, l’exposer grâce à un état de grâce que seul en enfant peut confier au papier à dessin dans sa solitude à lui. Son regard sera une prise directe, sans la censure des adultes et loin d’une contamination par un académisme, sur le bouleversement dévastateur qui se donne en spectacle. Proximité avec l’aspect caractériel du père, et l’ingestion d’un breuvage éducatif imbuvable. Francis aura mis sur papier un dossier à charge, prélude à une instruction qu’il ne pouvait mener. Ces dessins sont une main-courante qui mène dans le marais du nulle part, ils deviennent l’équivalent d’une crypte  où la mort du passé ne pouvait avoir lieu. La violence des mots à dire ne pouvait qu’être mis sous scellé et remplacés par son expression graphique. N’allons pas plus loin ici quitte à y revenir. Un enfant très intelligent, futur traducteur de Virgile en humanité , arpente ainsi avec sa boite à couleur les lieux d’un crash conjugal déjà ancien. Il pose ses repères à lui pour s’y retrouver, comprendre , expliquer par son histoire privée ce qu’il vient faire là dedans ; ses dessins sont une scène sans sujet apparent, il en est l’absent, seulement représenté par les thèmes exposés, des figures sur un puzzle qui ne s’emboîte pas.

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On peut se permettre, des années après, un demi-siècle, oser mieux cerner ce qui se dit de manière détournée.  Que dire de plus de cette œuvre graphique, classée dans la rubrique art de l’enfance. C’est un témoignage, quelqu’un aura vu, a vécu ce qu’il n’était normalement pas destiné à rencontrer de cette manière, le concept du traumatisme  fait son apparition. Une intrusion violente  de la vue d’un couple infernal. Il était proche d’une logique de l’impossible. Du papier et des crayons de couleur, des pinceaux étaient ses outils d’intégration psychique, sa possibilité pour réagir. Francis était assis au bord d’un puits sur une margelle fragile.  Face à un trou qui détricotait  toute  histoire possible. Cet abîme le regardait comme un soleil dévastateur. Il pouvait dans cette circonstance, passager d’un siège éjectable,   manier  en aveugle, donc avec spontanéité, sans inhibition, ses outils propres, crayons, gouaches. Clouer sur le mur de sa vie des fragments  de situations pour se faire une idée, s’y retrouver dans le contact avec la chose familiale qui lui restait en travers de la gorge. C’est la puissance d’évocation qui fait la force même de ses dessins.  La colonisation d’un trou avec la signification des choses l’aura pris par le cou, inséré dans  un nœud initial soumis aux métamorphoses de sa destinée future, ce Destin qui aura coloré son existence. Devenu le messager d’un courroux divin paternel distillé avec patience. Les dessins de Francis encerclent la tombe du soldat inconnu de la vérité.Un mode d’expression avec des moyens simples d’une puissance barbare, c’est le miracle d’une éclosion imprévue d’une fleur vénéneuse, révélatrice de graves désordres mentaux au milieu du terreau d’un autoritarisme catholique particulier au père, une pierre d’achoppement indigeste pour les biens pensants.

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Sous l’influence de Freud  j’avais  saisi à l’époque l’importance de cette collection unique, ce parcours graphique d’un enfant de 12 ans.Ces propos au sujet de l’œuvre dessinée d’un Goidts ne pourront que susciter réprobation et haine, car cela contrecarre une féroce volonté d’oubli. L’on veut effacer à tout prix les traces d’une préhistoire familiale, ne pas déranger les braves gens de la messe du dimanche. Ne pas ternir l’image idéale du bourgeois de province, susciter  et maintenir une histoire en forme d’Immaculée Conception. Les dessins de Francis ont été frappé par une malédiction, source d’une excommunication familiale effective. Il est possible dans cette logique  de falsification de l’histoire que même la mort de Francis, événement possible, non éloigné vu son état de santé, donnera lieu à un enterrement à la va vite pour ne pas ternir l’ordre établi. Les notables du namurois   ne veulent  pas être dérangé dans l’enfouissement d’une mauvaise herbe, éradiquer des massifs de  chardons,  signe de délires végétaux  au milieu d’une pelouse verte de respectabilité. Brûler ou oublier ces dessins c’est mettre fin au retour d’un refoulé chez les Goidts, le vœu le plus ardent des conformistes à l’occasion dentistes. Mon  affaire personnelle, conserver ses documents. Éviter leur  perte, les protéger d’une mise à l’index, s’en servir pour éclairer les faces sombres d’un  paternel silencieux, aux  motivations obscures pour l’exercice d’un despotisme familial. Ces dessins sont l’équivalent d’un rêve à la signification obscure, non déchiffrable de prime abord, où l’on trouve fixé par un arrêt sur image, de l’angoisse, de l’extase venue d’une capture esthétique brute, hors tradition apaisante, d’un réel insupportable. Dénote une rencontre bouleversante, sous entend la violation d’un espace normalement protégé par l’éducation. Il s’agit d’un voyage proche des montagnes du délire. Les conséquences de cette expérience à connotation artistique précoce, tel un feu d’artifice,  apparaîtront plus tard dans le destin de Francis, la période de l’enfance étant révolue de manière définitive. Laissera des traces, il  subsistera une altération d’une vision des choses pour l’auteur, Francis; une onde de choc aux effets  incalculables issu d’un moment initial fondateur et énigmatique, un substrat indicible, source, cause première d’une série d’effets. Une brèche dans le mur des convenances sociales. L’expression d’une vue interdite sur les choses, d’une teinte amorale et crue, proche d’une extase submergeante  mais insérée dans une normalité apparente créée de toute pièce dans les années qui suivront. Une créativité enfantine éclairée par un  réel, ce qui tord la notion du beau apollinien. C’est à ce sujet que le matériel psychique livré par Francis permet de replonger dans les profondeurs d’une histoire que le nouveau maître des Goidts  ne peut que nier, prêt à l’enfouir  sous le béton de l’oubli. Pour  cette œuvre d’un gosse d’une dizaine d’années m’est venu un violent coup de foudre, j’étais entré en possession d’une matière précieuse, marchandise  interdite de séjour au pays du conformisme et des tâtonnements du père, de ses voyages en spirales autour d’un point fixe qui s’appellera plus tard les jésuites. Cette expression artistique sauvage, levée d’un refoulement freudien, plus que de simples dessins,  ne pouvait qui nuire gravement à l’ordre établi fragile de la famille, alors en pleine réadaptation sociale après un long voyage proche  de rêves impossibles. Il s’agissait de divers projets, élevage du vison au Venezuela, tisserand artisanal producteur  de coupes de tissus  de luxe au fond d’une campagne isolée près de Dinant, guide  touristique expliquant la teneur d’un ciment gallo-romain du parc national de Furfooz et pour terminer précepteur d’enfants de riches.

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Francis était l’auteur d’un étron artistique sublime issu d’un anus psychologique familial. Un merveilleux déchet esthétique, une masse de dessins en état de convulsion, des volutes de figures grimaçantes  devenus le passeport d’une intime fêlure paternelle.  C’était la prise d’un haschisch avant la lettre. C’est comme si sous une couche de crème fraîche d’un gâteau empoisonné, celle de la diarrhée religieuse, émergeait la silhouette d’un pistolet automatique, une arme de poing permettant l’évasion. Sortir des sombres cachots aux murs façonnés par le rigorisme des jésuites. Les dessins  devenaient soudain par leur aspect révélatoire, un  antidote, une protection  pour se garder d’une transmission de la folie des Goidts. C’est ce que je  voir dans cette œuvre qui me concernait intimement. Enfin rendue visible une mise en forme des effets d’un délire, étalé de manière indécente, une redoutable chrysalide, un  futur monstre psychique. Une boule de cristal où l’avenir pouvait être déchiffré. L’émergence par une sublimation enfantine  d’un déterminisme de vie implacable. Le terrifiant royaume de la nécessité était enfin visible. Les dessins étaient l’expression d’une coupe  synchronique dans une personnalité dont la formation était déjà achevée. L’idée était là déjà concrète, un programme de vie tordu était reflété  sur la surface de cette production artistique. Un logiciel démon qui n’attendait plus que les circonstances  formant la trame et la chaîne du Destin.  Dessins sulfureux qui m’appelaient à y chercher une signification.

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Un désir singulier en moi m’avait pris à la gorge, comprendre cette œuvre afin de trouver  la sortie d’un souterrain,  fuir la fatalité appelée roman familial  grâce à l’interprétation de la vie des acteurs du  bunker familial. Dessins d’une vision du monde à partir d’un point de vue secret et farouchement combattu par  le milieu culturel religieux de la famille. Une œuvre qui se transformait soudain en pied de biche pour soulever une  dalle couvrant les macérations intellectuelles des Goidts. Une lampe torche éclairant les caves d’angoisse, permettant de faire du  remue ménage dans les choses inavouables.  Un endroit sordide laissé aujourd’hui à la discrétion d’un jeune successeur autoritaire,  chargé de  terminer la besogne, soit couler cette fois ci une solide dalle de béton définitive sur le passé indigeste familial, avec la force d’une nouvelle génération. Par chance, ce qui montre que l’avenir est imprévisible, l’éclosion d’un désir homosexuel est visible parmi les dernières pousses d’un  arbre généalogique mis à jour. Une  cerise imprévue  sur le gâteau des jésuites, magnifique récompense que peut offrir le Destin pour autant que celui-ci  s’abandonne à réaliser une combinaison inattendue d’un nouveau fruit  dans le merveilleux « marécage » des désirs intimes. Précisons. L’éclosion en plein jour d’une fleur dite vénéneuse par les bourgeois, au parfum de l’homosexualité,  dans le jardin botanique du conformisme culturel aura été un  heureux événement qui aura pu déchirer  le masque glacial d’un  bourgeois constipé par la trace des religieux, nombreux à se nicher dans l’arbre généalogique. Un peu d’air pur au quartier général du sordide. L’équivalent d’une dent que même un expert dentiste ne pourra arracher. Une mise en échec de la  restauration de l’empire du  passé paternel. Une procession des maléfices s’est engouffré dans le mausolée vivant qu’est le  dernier des Goidts. Héritier suffisant et constipé, promoteur d’une pièce de théâtre, acteur malgré lui d’une charlatanerie scientifique bouffonne. Fin du scénario,  une politique familiale de fer s’est installée, solide. Un mariage entre rigorisme cynique religieux et réussite sociale est ingrédient d’une nouvelle ambiance politique. Une belle façade brille de tous ses feux hypocrites.

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Le dernier acte. Quitter par l’allée centrale le cimetière des Goidts, cette ville funèbre  aux fleurs folles entre les dalles du souvenir, envahi par la pousse du lierre de l’avidité, gardée par la statuaire de l’ordre des chanoines. C’est fini, écrire un texte c’est tirer la chasse,  la traversée de l’inhibition. Le miracle est que j’ai pu racheter officiellement les dessins de mon frère, avant une disparition ou destruction, me laissant le soin de les présenter avec son approbation explicite. Même sans être sous l’empire d’un vin rouge journalier, il était d’accord. Avec cette œuvre dessinée, une boussole dans la nuit des sentiments troubles,  l’on peut s’en servir pour   pénétrer dans ce château  infernal où se confina  la vie des Goidts  dans les années 1960.  Aujourd’hui c’est une nouvelle époque.  Le monde d’Internet, la société du numérique efface le passé, le transforme en ruines romantiques. Malgré cette nouvelle donne, un objet indescriptible, cette oeuvre dessinée est arrivé à destination, pourra se métamorphoser en livre ou tout au moins se trouver sur un Blog. Les dessins de Francis m’avaient contaminés à mon insu, puis poussés à la levée d’une chape de plomb. L’esthétique était le masque de l’horreur. L’attrait du fatal. Une image peut saisir, montrer des choses ce qui ne pourront  jamais se dire. Comme la sonorité d’un orage lointain . Par haine, sur un promontoire, souhaiter voir, un blasphème, un sexe cousu pour bloquer la répétition des coïts réglementaires du devoir conjugal. Le temps de la cérémonie funèbre d’une contemplation d’une œuvre s’achève.  Une dernière vision s’impose si l’on regarde en arrière. Pousse à en  vouloir terminer avec du poétique. Plus loin, au fond du cimetière, là ou les pelouses n’ont pas encore été creusées, près d’un coin de mur, trône un prie-Dieu ancien, rempli de vers à bois. Le velours du siège troué par la longue pression des genoux de la prière recueille tel un moribond  un missel abîmé  par les pluies hivernales, les pages soudées par l’inutilité de leur efficacité. La religion du livre y montre sa défaite. La campagne redevient silencieuse, livrée à nouveau aux mains des secondes résidences. La tombe prématurée de Francis comme l’effet d’une catastrophe sera  bientôt bien réelle.  Une dalle coûteuse fera plaisir aux conformistes, dissoudre un mort dans l’anonymat. Occulter  un parcours inédit.

Bruno Goidts   le 26 décembre 2013

 

 

Attendre

Un personnage, vu de dos, attend un événement en parfaite inconscience. Une rencontre serait-elle possible avec un visiteur? Il est là, accoudé dans un hors temps pourtant accessible. A chacun de s’interroger sur ce que produit la contemplation de ce dessin. Un volatile semble pourtant inquiet, le pressentiment d’une incompréhension, d’une grave discorde en perspective.Attendre